Il n’est jamais trop tard pour arrêter de “fumer” 

28 août 2026

Pierre-Antoine Barraillé

Ayant rencontré cet été, dans les réunions comme dans les dîners, une forme de lassitude arithmétique : les gens font les comptes, ils concluent que les comptes sont mauvais, et ils en déduisent qu’il n’y a plus rien à faire : les forêts brûlent sur trois continents, la canicule arrive plus tôt chaque année et repart chaque fois plus tard, le détroit est toujours fermé …  

Face à cela, une installation photovoltaïque sur le toit d’une usine du plateau suisse a tout du geste dérisoire.  

Il s’agit de défendre une politique des petits pas, et de le faire en toute lucidité. L’optimisme n’est pas ce que j’ai à proposer. 

L’analogie, et l’endroit où elle cède 

Il n’est jamais trop tard pour arrêter de “fumer”. Ni à quarante ans, ni à soixante, ni sur un lit d’hôpital avec un diagnostic déjà posé. Dans les vingt-quatre heures qui suivent la dernière cigarette, le monoxyde de carbone quitte le sang et la capacité de transport de l’oxygène commence à se rétablir. En quelques semaines, les cils bronchiques se remettent au travail. Rien de tout cela n’efface ce qui précède : celui qui s’arrête à soixante ans ne récupère pas le tissu pulmonaire qu’il a perdu. Mais la courbe s’infléchit, elle s’infléchit immédiatement, et elle s’infléchit que le patient y croie ou non. 

Soyons précis sur l’endroit où l’analogie s’arrête : elle cède en un point évident, que je préfère nommer moi-même. 

Lorsqu’il s’arrête, le fumeur reçoit instantanément un signal. Le soulagement vient suffisamment vite pour être ressenti, et c’est précisément ce qui rend la métaphore consolante. Le système climatique ne fonctionne pas ainsi. Il porte des décennies d’inertie thermique stockée dans les océans ; des émissions arrêtées demain laisseraient encore du réchauffement engagé pour une génération. Notre patient, lui, continue de se dégrader longtemps après avoir écrasé sa cigarette. Quiconque prétend le contraire a quelque chose à vendre. L’argument n’est donc pas que l’action est gratifiante, ni qu’elle serait vite récompensée.  

L’argument est que la trajectoire est la seule chose que l’on n’ait jamais su modifier, et qu’elle reste modifiable en tout point de la courbe — y compris celui-ci. Le décalage est une raison de commencer plus tôt. Il n’a jamais été une raison de ne pas commencer. 

Ce à quoi ressemble l’action 

J’ai passé les dix derniers jours à faire quelque chose qui ne fait pas un super post ni une belle photo. 

Qanta est en train d’acquérir son premier portefeuille :  dix projets en Suisse Romande — photovoltaïque en toiture, contracting chaleur, stockage — portés par un véhicule dédié . C’est notre dixième “AssetCo” mais pour la première fois en Suisse les fonds sont levés sous forme d’un produit titrisé, en partenariat avec une banque privée de premier plan. Sous réserve des conditions habituelles, nous en dirons davantage dans les prochaines semaines. 

Voici en quoi ont consisté ces dix jours. Des extraits du registre foncier. Des actes de constitution de servitudes, dont l’un a été rejeté par le registre en 2024 parce que le droit y avait été qualifié de droit d’usage au lieu de droit de superficie, et dont je ne peux toujours pas prouver, cette semaine encore, qu’il ait été corrigé puis inscrit. Des accords bancaires. Des annonces d’assurance relevant d’un contrat-cadre qui — et c’est le genre de détail qui fait échouer une transaction — ne couvre rien automatiquement : chaque site doit faire l’objet d’une déclaration individuelle. Un contrat tripartite en allemand dont l’article 10.4 dispose qu’il n’existe aucun seuil de tolérance de comptage, et dont l’article 14.4 fixe ce seuil à 5 %. Les deux articles figurent dans le même document. Les deux sont en vigueur. 

Rien de tout cela n’est du travail climatique au sens où on l’entend d’ordinaire. Tout cela fait pourtant la différence entre un projet qui existe sur le papier et un projet qui produit des électrons et des calories. L’écart entre les bonnes intentions et la puissance installée n’est pas fait de vision. Il est fait de paperasse, et c’est dans la paperasse que les projets meurent sans bruit. 

La contradiction 

J’ai fait ce travail avec deux systèmes d’intelligence artificielle, et je vois bien de quoi cela a l’air. 

L’objection est légitime et je n’entends pas l’esquiver : les centres de données consomment des quantités considérables d’électricité, cette consommation croît vite, et une large part en est aujourd’hui couverte par des moyens carbonés. Qui construit des infrastructures énergétiques sans le voir ne regarde pas sérieusement. 

Je mets donc mon propre usage dans la balance, en disant d’emblée ce que vaut le chiffre. 

Dix jours d’usage intensif — documents longs, contextes étendus, beaucoup de génération — ont vraisemblablement consommé entre vingt et cinquante kilowattheures, pertes de centre de données comprises. L’estimation est fragile : aucun des deux fournisseurs ne publie de consommation par requête, et les évaluations publiques varient aussi d’un ordre de grandeur. 

Cela n’a pas d’importance. Le plus petit des projets est une installation de 225 kWc sur un toit industriel. Dans les conditions suisses, elle produira quelque 214’000 kilowattheures par an. Cinquante kilowattheures représentent environ deux heures de la production journalière moyenne de cette seule installation. Multipliez mon estimation par dix : on reste en dessous d’une journée d’un seul toit, sur dix projets, pour une durée de vie de vingt-cinq ans. 

Le rapport est si déséquilibré que l’imprécision en devient sans objet. C’est la version honnête de l’argument, et je crois que c’est la seule qui mérite d’être avancée. 

Encore faut-il voir ce que ce calcul démontre, car il démontre moins qu’il n’y paraît. Il répond à la question de savoir si mes dix jours valaient leur coût. Il ne répond pas à la question agrégée : celle de savoir si le déploiement mondial de capacité de calcul s’accompagne de la production nécessaire, et à quel horizon. C’est une vraie question, elle relève de la planification des réseaux et des achats d’électricité bien plus que des usages individuels, et mon ardoise personnelle n’a rien d’utile à en dire. J’ai choisi un dénominateur flatteur. Je préfère l’admettre plutôt que faire semblant de ne pas l’avoir vu. 

Ce que je crois 

L’instinct qui porte le découragement climatique n’est pas sot. C’est une lecture juste de la physique, assortie d’une conclusion fausse sur notre capacité d’agir. La physique dit que les dégâts sont réels et pour partie irréversibles. Elle ne dit pas que le reste est joué. 

J’ai passé dix jours sur des servitudes, des annexes d’assurance et une contradiction entre deux articles d’un contrat en allemand. Je serais bien incapable de dire ce que ces <tdix projets changeront aux relevés de température. À peu près rien, voilà la réponse. Mais ils existeront, ils produiront, et ils seront encore bien là en 2050. 

Les poumons commencent à se rétablir en quelques jours.  

Non pas parce qu’il était tôt.  

Parce qu’on a arrêté.